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Ces papillons bousculent la façon dont les scientifiques pensent l’évolution
Le fait que l’expression « effet papillon » soit encore davantage associée à Ashton Kutcher qu’à la science elle-même en dit long : bien souvent, la culture populaire capte plus facilement l’attention que la science populaire. Et, d’une certaine manière, on comprend pourquoi. La théorie du chaos est une branche des mathématiques particulièrement complexe à appréhender, alors que le charme juvénile d’Ashton Kutcher demande surtout un peu d’attention et beaucoup d’imagination.
Mais cela pourrait bien changer, car les papillons influencent désormais la manière dont les scientifiques envisagent l’évolution. Selon un article publié dans la revue Science, les résultats d’une étude sur le genre Heliconius contredisent l’idée traditionnelle selon laquelle l’hybridation — c’est-à-dire le croisement entre espèces différentes — serait surtout néfaste.

Pour Nate Edelman, doctorant à l’université Harvard et coauteur de l’étude, l’hybridation est généralement perçue comme un phénomène problématique, car les animaux hybrides sont souvent associés à leurs défauts. Le mulet, par exemple, issu d’un âne mâle et d’une jument, est stérile. Dans une logique de sélection naturelle, cela lui vaudrait presque un échec cuisant. Selon Edelman, « cet hybride a généralement de gros problèmes. C’est un peu l’hypothèse de départ ».
Les ligres, croisement entre une tigresse et un lion, naissent souvent avec une forme de gigantisme. D’après plusieurs observations sur ces grands félins hybrides, leur cœur et d’autres organes peinent parfois à supporter leur taille. Heureusement, les papillons Heliconius offrent un scénario bien différent : chez eux, l’hybridation semble au contraire devenir un outil de survie.

Ces insectes illustrent une idée fascinante pour la biologie évolutive : diversifier ses origines peut aussi renforcer sa capacité à résister aux périodes difficiles, un peu comme une entreprise qui répartit ses activités dans plusieurs domaines pour mieux traverser les crises. Dans le cas des papillons Heliconius, le mélange génétique ne semble donc pas être une faiblesse, mais un avantage adaptatif.

Ces papillons aiment manifestement croiser les lignées. D’après l’équipe d’Edelman, environ un tiers des 48 espèces différentes de Heliconius s’hybrident volontiers entre elles, bien plus que ce que l’on aurait attendu. Cela suggère que, pour ces papillons, les croisements interespèces constituent un véritable bénéfice évolutif, en rupture avec l’idée selon laquelle l’hybridation serait surtout un accident biologique.
Selon un communiqué de Harvard relayant les résultats, une grande partie de la diversité du vivant aurait probablement été façonnée par ce type de comportement, y compris chez les mammifères. Autrement dit, ces papillons pourraient illustrer des mécanismes qui ont joué un rôle dans l’histoire évolutive menant jusqu’à l’être humain.
Fait remarquable, les Heliconius présentent aussi des comportements rares chez les papillons : à l’âge adulte, ils consomment du pollen et entretiennent une forme de « territoire », en revenant chaque jour vers la même fleur. Pour Edelman, ce type d’organisation rappelle davantage des comportements observés chez certains mammifères que chez les insectes.
Ainsi, même si l’on peut continuer à préférer les comédies décalées aux subtilités de la génétique des papillons, les papillons Heliconius méritent une place à part dans l’histoire de la science de l’évolution. Ils montrent que l’hybridation, loin d’être seulement un risque, peut aussi devenir une force créatrice dans la biodiversité.
