Depuis des décennies, gouvernements, entreprises privées et particuliers envoient des objets et des êtres humains dans l’espace, mais les mystères du cosmos restent encore largement à explorer. Dès qu’il ne s’agit pas de missions commerciales ou militaires — comme le déploiement de satellites, leur réparation ou l’observation de la Terre — les astronautes se consacrent surtout à des expériences scientifiques. La plupart portent sur les effets de l’espace lui-même : impact sur le corps humain, comportement des engins ou réaction du vivant en microgravité. Pourtant, une question plus singulière revient parfois dans les récits de science spatiale : que se passerait-il si l’on tentait de tirer un pistolet dans l’espace ?
En réalité, la réponse est déjà contenue dans les principes de la physique. Comme on l’apprend souvent dès l’école, le feu a besoin de trois éléments pour se produire : de la chaleur, du combustible et de l’air. Une arme à feu fonctionne en libérant l’énergie d’une explosion qui propulse la balle hors de la chambre, selon Live Science. Or, dans l’espace, l’air est absent : il manque donc un élément essentiel à l’équation, du moins en apparence.

Mais les munitions modernes embarquent leur propre oxydant, un composé chimique qui permet la combustion même en l’absence d’air. Autrement dit, l’arme et la balle peuvent fonctionner dans l’espace presque comme sur Terre. Il existe toutefois des différences notables : si le tir se produit hors d’un vaisseau, le bruit de l’explosion ne se propage pas, faute d’atmosphère pour transporter les ondes sonores. Et contrairement aux scènes de cinéma, la fumée ne laisserait pas un simple filet derrière le canon : elle s’étendrait plutôt en sphère autour de l’extrémité du tube.
Sur Terre, la gravité et les frottements limitent la trajectoire d’un projectile. Dans l’espace, ces forces existent toujours, mais leurs effets changent radicalement. Selon l’astronome Matija Cuk, de Harvard, cité par Live Science, une balle tirée dans l’espace pourrait continuer à voyager jusqu’à la mort thermique de l’univers. « La balle ne s’arrêtera jamais, car l’univers se dilate plus vite qu’elle ne peut rattraper une masse suffisante pour la freiner », explique-t-il.
Ce peut sembler abstrait, mais l’idée est simple : sans obstacle majeur, un projectile reste en mouvement. Il n’y a pas de ciel ou de vide “qui l’absorbe” ; il poursuit sa course selon les lois de la mécanique et de l’orbite. C’est ce qui rend la question de la balistique spatiale si fascinante pour la science.
Bien sûr, tout cela suppose que la balle ne soit pas un jour capturée par la gravité d’une étoile ou d’une planète. Dans ce cas, elle pourrait finir par retomber vers un autre monde. Mais dans l’immensité du cosmos, les corps dotés d’une masse importante occupent une part infime de l’espace total, ce qui rend ce scénario très improbable.
Si vous avez déjà tenu une arme à feu, vous savez qu’un tir s’accompagne d’un « recul ». Ce mouvement brusque peut déséquilibrer le tireur, voire le blesser s’il ne tient pas correctement l’arme. Ce phénomène découle de la troisième loi de Newton : à toute action correspond une réaction égale et opposée, comme l’explique Live Science.
Dans l’espace, en l’absence de gravité et de frottement, cela signifie que la balle part dans une direction tandis que le tireur est repoussé dans l’autre. Une vidéo de Business Insider, accessible ici : https://www.youtube.com/watch?v=uYEteSfnObc, précise que la vitesse de recul dépend de la masse et de la vitesse du projectile comme de celles du tireur. Le tir d’une AK-47, par exemple, pourrait faire reculer le tireur à environ 0,068 mile par heure, tandis qu’une petite arme de poing, dont la balle est plus lourde mais progresse plus lentement, entraînerait un recul environ deux fois plus rapide.
On peut alors imaginer un astronaute en sortie extravéhiculaire, suffisamment éloigné de son vaisseau pour tirer sans danger pour l’équipage. L’astronaute, le vaisseau et tout ce qui se trouve à cette altitude sont déjà en orbite autour de la Terre. D’après Live Science, si le tir est effectué avec l’angle exact, la balle peut elle aussi se placer en orbite autour de la Terre.
Le problème apparaît alors presque comme une boucle parfaite : puisque les orbites sont circulaires, la balle finira par revenir à son point de départ. Et si vous vous trouvez précisément entre sa trajectoire de retour et le point d’origine, vous pourriez, en théorie, vous tirer dans le dos avec votre propre projectile, souligne l’astronome Peter Schultz, de l’université Brown, via Live Science. « Le tir doit être parfaitement ajusté », ajoute-t-il.
Cette hypothèse reste très théorique, mais elle a bien été prise en compte par les scientifiques, qui ont réfléchi à des « impacts auto-infligés » dans l’espace pour étudier les collisions avec de petits astéroïdes, des débris spatiaux ou d’autres objets. En science spatiale, même les scénarios les plus improbables servent parfois à mieux comprendre les règles du jeu cosmique.
Et l’histoire ne s’arrête pas à la théorie. Les Soviétiques ont réellement testé ce type d’expérience. Selon Medium, il ne s’agissait pas vraiment d’un pistolet mais d’un canon, doté du même principe de fonctionnement. Les résultats escomptés étaient donc comparables.
L’expérience aurait eu lieu en 1975, d’après des documents longtemps restés secrets et découverts après la chute de l’Union soviétique. Aucun cosmonaute n’était à bord au moment du test : tout a été effectué à distance depuis le sol. Les scientifiques ont fixé le canon à la station spatiale Salyut-3, l’ont orienté vers une direction choisie, puis ont déclenché trois tirs. Conscients de la troisième loi de Newton, les Soviétiques ont utilisé les propulseurs du vaisseau pour compenser le recul provoqué par les explosions.
Les résultats de cette expérience restent toutefois confidentiels. On peut néanmoins supposer que, selon l’angle visé, les projectiles continuent peut-être encore aujourd’hui à traverser l’espace. Cette anecdote illustre combien l’histoire de la conquête spatiale est aussi faite de tests étonnants, entre physique fondamentale et curiosité scientifique.
Plus largement, la question des armes dans l’espace n’était pas purement théorique pour les programmes soviétique puis russe. D’après NBC News, les cosmonautes ont longtemps emporté des armes à feu dans leurs kits de survie, non pas pour les utiliser en vol, mais en cas d’atterrissage forcé dans une zone isolée. Les premiers astronautes américains, eux, revenaient souvent dans le Pacifique et étaient récupérés par la marine, alors que les équipages russes retombaient sur les vastes steppes du Kazakhstan, selon une page du Smithsonian Air and Space.
Dans cet environnement, une attente prolongée pouvait s’avérer nécessaire, parfois pendant des heures ou des jours. Les kits de survie incluaient donc de la nourriture, des trousses de premiers secours et, à une certaine époque, des armes à feu — au cas où les cosmonautes rencontreraient des animaux dangereux ou des personnes hostiles. Le journaliste spatial James Oberg a indiqué dans IEEE Spectrum que les Russes ont depuis cessé d’inclure ces armes dans les équipements emportés en mission, même si l’agence spatiale russe n’a pas souhaité commenter ce point.
Ainsi, entre mécanique orbitale, recul, vide spatial et usage historique des kits de survie, la simple idée de tirer un pistolet dans l’espace ouvre une étonnante fenêtre sur la physique et l’histoire de l’exploration spatiale.
