La vérité troublante derrière le Prix Nobel
Quand on juge la renommée d’une distinction à sa seule notoriété, peu de récompenses peuvent rivaliser avec le Prix Nobel. Créés par Alfred Bernhard Nobel, fils d’un inventeur d’armes et lui-même fabricant d’explosifs, les prix consacrés à la science, à la littérature et à la paix portent un nom associé à l’excellence morale tout en étant liés à des origines bien plus ambiguës. Cette contradiction entre la noblesse affichée du Prix Nobel et ses débuts plus sombres a nourri, au fil du temps, de nombreuses controverses. Avec le recul, certaines décisions historiques liées à la médaille frappée du visage d’Alfred Nobel paraissent même franchement dérangeantes.
Au fil de son histoire, le Prix Nobel a été marqué par des décisions contestées, des angles morts et des scandales. Voici quelques épisodes parmi les plus troublants qui ont façonné sa réputation, parfois loin de l’image idéale qu’on associe traditionnellement à cette institution prestigieuse.

Selon Live Science, la décision d’Alfred Nobel de créer les prix Nobel est née d’une peur très personnelle. Sa fortune provenait des explosifs, et surtout de son invention la plus célèbre : la dynamite. Quand cette dernière fut récupérée par l’armée et utilisée dans des canons à dynamite qui causèrent la mort de milliers de personnes, l’image de Nobel se teinta d’une réputation meurtrière. Son nom, autrefois associé au progrès industriel, commença à être lié à la destruction et à la mort.
On ignore s’il approuvait personnellement l’usage militaire de son invention, mais Nobel avait la réputation d’être pacifiste. En 1888, il subit un choc décisif lorsque son frère Ludvig mourut, et que plusieurs journaux, par erreur, publièrent la nécrologie d’Alfred à la place de celle de son frère. C’est alors qu’il découvrit avec horreur comment la presse le percevait : un industriel ayant profité de la mort des autres. Un journal français alla jusqu’à titrer : « Le marchand de la mort est mort. » Bouleversé, Nobel rédigea un testament qui consacrait l’essentiel de sa fortune à la création du Prix Nobel.

Le Prix Nobel et le sexisme forment un autre chapitre difficile de cette histoire. Jocelyn Bell Burnell, astronome remarquable, a joué un rôle central dans la découverte des pulsars. Pourtant, lorsque cette découverte fut récompensée par le Prix Nobel de physique en 1974, son nom fut écarté au profit de deux collègues masculins. Ce cas n’a rien d’isolé : le biais de genre dans les prix Nobel est largement documenté.
D’après MIT Technology Review, entre 1901 et 2018, 112 Prix Nobel de physique ont été attribués, mais seules trois femmes ont été récompensées : Marie Curie, Maria Goeppert Mayer et Donna Strickland. La situation n’est guère meilleure en chimie, en médecine ou en économie. Au total, seules 21 femmes figurent parmi 688 lauréats scientifiques du Nobel.

Certains pourraient se demander si cette inégalité relève vraiment du sexisme ou simplement du faible nombre de femmes dans les disciplines scientifiques. Mais les analyses menées par Liselotte Jauffred et son équipe à l’université de Copenhague montrent un écart net entre la présence des femmes dans les domaines “nobélisables” et leur représentation parmi les lauréats. Les chercheurs soulignent toutefois que le problème ne se limite pas nécessairement à un rejet explicite des candidates par le comité Nobel : il reflète aussi les nombreux obstacles et biais que rencontrent les femmes dans leur carrière scientifique. Une réalité encore plus troublante.
Le Prix Nobel est parfois accusé de perturber la science au lieu de la servir. Comme le souligne Robin McKie, rédacteur scientifique du Guardian, le Nobel s’est progressivement déconnecté de la manière dont fonctionne la recherche moderne. La science d’aujourd’hui repose rarement sur un unique génie isolé ; elle se construit surtout par collaboration. Récompenser l’exploit individuel peut donc encourager une logique de compétition artificielle, contraire à l’esprit même de nombreuses découvertes contemporaines.
Cette critique est partagée par d’autres observateurs. The Atlantic rappelle que les Prix Nobel sont souvent accusés d’appliquer des critères anachroniques qui déforment la nature collective de la recherche. L’exemple du Prix Nobel de physique 2017 en dit long : Rainer Weiss, Kip Thorne et Barry Barish ont été honorés pour la découverte des ondes gravitationnelles, mais sans que soit reconnue la contribution essentielle de centaines d’autres chercheurs ayant rendu cette avancée possible.

Les lauréats du Prix Nobel ne sont pas toujours au-dessus de tout reproche. La liste des gagnants controversés est longue, et certains ont été récompensés malgré un héritage pour le moins lourd. Fritz Haber, lauréat de chimie en 1918, fut salué pour la production industrielle d’ammoniac, mais aussi lié au tristement célèbre gaz au chlore employé pendant la Première Guerre mondiale. António Egas Moniz, prix Nobel de médecine en 1949, est à l’origine de la lobotomie, une procédure qui apparaît aujourd’hui sous un jour terriblement sombre.
Le cas des Prix Nobel de la paix est tout aussi déroutant. En 1973, Henry Kissinger fut récompensé alors même que des bombardements sur Hanoï avaient lieu pendant les négociations de cessez-le-feu. En 1994, Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Shimon Peres partagèrent la distinction pour leurs efforts en faveur du processus de paix au Proche-Orient, mais sans mettre fin au conflit israélo-palestinien. Comme le note Time, Arafat était lui-même loin d’incarner une figure unanimement pacifique.
La décision la plus déconcertante reste sans doute le Prix Nobel de la paix attribué à Barack Obama en 2009. Time rapporte que le comité Nobel lui-même reconnaissait alors qu’Obama n’avait accompli que peu de choses concrètes relevant de la paix, préférant évoquer des « efforts » plutôt que des résultats. L’Independent indique d’ailleurs que l’ancien président a lui-même admis ne pas savoir précisément pour quoi il avait été récompensé.

Qui imaginerait jamais Adolf Hitler nommé au Prix Nobel de la paix ? Et pourtant, en 1939, c’est bien ce qui s’est produit. Le détail semble absurde, mais il s’inscrit dans le fonctionnement très ouvert des candidatures : de nombreuses personnes peuvent proposer des noms. Parmi elles figurait le député suédois Erik Gottfrid Christian Brandt, qui présenta Hitler dans une lettre manifestement ironique pour dénoncer sa nature d’ennemi de la paix. Il le décrivait avec des formulations volontairement excessives, le présentant comme un « combattant de la paix envoyé par Dieu » capable de pacifier l’Europe, voire le monde entier.

Brandt, profondément antifasciste, voulait en réalité souligner le danger que représentait Hitler. Mais la satire semble avoir très mal passé dans une lettre de nomination au Nobel : il fut accusé de sympathies fascistes, provoquant un tollé et la fin de plusieurs de ses conférences. Hitler ne remporta évidemment pas le prix, mais il est possible qu’il l’aurait refusé. Il détestait déjà les Nobel après que son critique Carl von Ossietzky eut reçu le Prix Nobel de la paix en 1935. En représailles, le Führer créa sa propre version nazie des prix et interdit aux citoyens allemands d’accepter un Nobel.
Refuser un Prix Nobel reste rarissime. Pourtant, cela s’est produit deux fois de manière célèbre. En 1964, Jean-Paul Sartre déclina le Prix Nobel de littérature. Selon le site officiel du Prix Nobel, il refusait toute distinction officielle, estimant qu’elle risquait de l’institutionnaliser et de limiter l’impact de son écriture. Il ne souhaitait pas créer de scandale, et regretta même les conséquences de son geste.

En 1973, le Nord-Vietnamien Lê Đức Thọ rejoignit ce cercle très fermé. Time rappelle qu’il avait reçu conjointement avec Henry Kissinger le Prix Nobel de la paix pour leurs efforts visant à mettre fin à la guerre du Viêt Nam. Mais lorsque Kissinger accepta seul la distinction, il devint clair que Thọ ne souhaitait pas participer à cette célébration. Il expliqua qu’il ne pouvait accepter un prix de la paix tant que la guerre se poursuivait. Il laissait entendre qu’il pourrait y revenir dans un contexte plus pacifique, mais ne le fit jamais.
On peut considérer cette décision comme lucide, d’autant que plusieurs critiques ont souligné que Thọ et Kissinger avaient aussi joué un rôle dans la genèse du conflit. Kissinger, lui, conserva son prix avec satisfaction.

Le Nobel d’économie de 1997 récompensa Myron Scholes et Robert Merton, aux côtés de leur collègue disparu Fischer Black, pour une nouvelle méthode d’évaluation des produits dérivés. Selon le Guardian, cette formule fut vite perçue comme un outil rêvé pour les investisseurs. D’après la BBC, elle permettait d’anticiper le marché et d’accélérer à grande vitesse les transactions sur les produits dérivés, alimentant une fièvre spéculative mondiale.
Le problème ne venait pas de l’équation elle-même, mais de l’usage excessif qu’on en fit. En 2007, le marché mondial des produits dérivés atteignait des sommes vertigineuses, et banques comme fonds spéculatifs s’en remettaient toujours davantage au modèle. Puis la crise des subprimes révéla la fragilité de l’édifice : les échanges dérivés se transformèrent en machine aspirant l’argent du système financier. Le résultat fut l’effondrement de 2007-2008, assez grave pour avoir sa propre entrée dans Encyclopaedia Britannica.

En 2008, l’attribution du Prix Nobel de médecine à Harald zur Hausen déclencha une controverse notable. Le virologue allemand, salué pour avoir établi le lien entre le papillomavirus humain (HPV) et le cancer du col de l’utérus, partageait le prix avec deux autres scientifiques ayant étudié le VIH. Sur le fond, sa récompense semblait légitime. Mais le contexte souleva des interrogations, car AstraZeneca détenait un enjeu commercial important dans un vaccin contre le HPV.
Comme l’indique Scientific American, beaucoup se demandèrent si le prestige d’un Nobel attribué à un « scientifique du HPV » ne profitait pas aussi à l’image d’AstraZeneca, et indirectement à ses intérêts économiques. Science rapporta également que le partenariat de la société avec le site de la Fondation Nobel et Nobel Media avait suscité des soupçons d’influence. Fait troublant, un membre du conseil d’administration d’AstraZeneca siégeait aussi au comité qui attribua le prix à zur Hausen.
Malgré ces accusations, l’affaire semble n’avoir mené qu’à des vérifications et à des soupçons, puisque la collaboration entre l’entreprise et l’Nobel Prize Inspiration Initiative s’est poursuivie.

En 2018, le Prix Nobel de littérature fut plongé dans une crise majeure. Comme le rapporte le Guardian, Jean-Claude Arnault, mari de l’académicienne Katarina Frostenson, fut au cœur d’un scandale d’agression sexuelle qui éclaboussa la Svenska Akademien, l’institution chargée du Nobel de littérature. Huit femmes déposèrent des plaintes formelles contre Arnault, condamné par la suite à deux ans de prison.
Mais le problème ne s’arrêtait pas là. L’académie avait en partie financé un club culturel dirigé par Arnault et Frostenson, ce qui souleva des accusations de conflit d’intérêts. La situation était aggravée par le fait qu’Arnault aurait divulgué à l’avance des noms de futurs lauréats, un secret particulièrement sensible dans un prix souvent l’objet de paris. L’académie se retrouva paralysée par la crise : sept des dix-huit membres, dont Frostenson, quittèrent leurs fonctions. Le Prix Nobel de littérature 2018 fut annulé, avant d’être finalement attribué à Olga Tokarczuk.
Le Prix Nobel de littérature provoqua encore une polémique en 2019. Après le report de l’édition 2018, les attentes étaient fortes, mais la Svenska Akademien replongea dans la controverse en récompensant Peter Handke. Cet écrivain autrichien est connu pour ses sympathies nationalistes serbes et pour ses prises de position régulièrement provocatrices. En 1996, il avait déjà suscité l’indignation avec deux essais accusant les médias de présenter les Serbes comme les « méchants » des guerres de Yougoslavie et les musulmans comme les éternels bons camps.
Mais le contexte historique rend ces propos particulièrement explosifs. Comme le rappelle History, les guerres de Yougoslavie comprennent notamment le génocide bosniaque, au cours duquel les forces serbes ont tué environ 100 000 civils croates et musulmans bosniaques. Handke alla même prononcer un discours lors des funérailles du président serbe Slobodan Milošević, surnommé le « boucher des Balkans », mort avant l’aboutissement de son procès pour génocide et crimes de guerre. L’écrivain justifia son geste en affirmant que Milošević était un « être humain tragique » et qu’il n’était, lui, « qu’un écrivain et non un juge ».

Les membres du comité du Prix Nobel ont aussi été au centre d’accusations beaucoup plus prosaïques. En 2008, les procureurs suédois se sont intéressés à plusieurs comités Nobel après la révélation que certains de leurs membres avaient reçu des voyages gratuits en Chine offerts par le gouvernement chinois. Ces séjours, organisés en 2006 et 2008, incluaient vols, hôtels et repas pour cinq membres au total.
Ce qui rendait l’affaire particulièrement embarrassante, c’est que les intéressés eux-mêmes reconnaissaient le caractère discutable de ces avantages. Bertil Fredholm, président du comité Nobel de l’institut Karolinska, admit qu’il s’agissait d’un cas limite. Sven Lidin, membre du comité Nobel de chimie, exprima lui aussi ses doutes, allant jusqu’à suggérer qu’il aurait peut-être mieux valu financer le voyage depuis la Suède. Des propos qui en disaient long sur le malaise suscité par cette affaire.

Enfin, il y a ces grands noms de l’histoire auxquels le Prix Nobel n’a jamais été attribué, malgré une évidence presque gênante. D’après National Geographic, un nombre surprenant de figures majeures n’ont jamais été récompensées alors qu’elles ont marqué leur domaine. Tim Berners-Lee, père du World Wide Web, n’a jamais reçu de Nobel pour cette invention pourtant révolutionnaire. On peut objecter que cette création n’entre dans aucune catégorie existante, mais qu’en est-il de Thomas Edison, Stephen Hawking, ou encore de percées comme le tableau périodique, le séquençage du génome humain ou la découverte de la matière noire ?
Dans les sciences comme dans la paix, les oublis sont parfois encore plus frappants. Mahatma Gandhi reste sans doute l’exemple le plus cité : malgré cinq nominations, il n’a jamais reçu le Prix Nobel de la paix. Cette absence est si marquante que le site officiel du Prix Nobel le désigne lui-même comme « le lauréat manquant ». Le comité Nobel n’a jamais expliqué publiquement son choix, mais cette omission fut si marquante que, lorsque le Dalaï-Lama reçut le prix de la paix en 1989, il fut précisé qu’il s’agissait en partie d’un hommage à la mémoire de Gandhi.
