La vie et la mort de Harry Houdini, le maître de l’évasion

par Olivier
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La vie et la mort de Harry Houdini, le maître de l'évasion
États-Unis, Hongrie

Histoire

La vie et la mort de Harry Houdini

Issu d’une misère totale et de l’anonymat le plus complet, Harry Houdini est devenu, au moment de sa mort, l’un des magiciens, artistes de l’évasion et performeurs de scène les plus célèbres de tous les temps. Tout au long de sa vie, il a mis au point une véritable bibliothèque de techniques novatrices qui ont durablement transformé l’art de la magie de scène. En parallèle, il a façonné le prototype d’un nouveau type de magicien : un prestidigitateur capable de rendre son art concret, physique et crédible hors de la scène. Suspendu à des grues, enterré vivant, enfermé dans des cellules et des chaînes, Harry Houdini fut aussi un maître de la publicité, capable de faire paraître la magie de close-up à la fois rude et authentique. Il fut encore inventeur, pionnier de l’aviation, acteur de cinéma éphémère et fervent défenseur du scepticisme rationnel.

Qui était donc cette légende vivante ? Comment un cireur de chaussures pauvre, habitué des rues de New York, est-il devenu le Grand Harry Houdini ?

Ehrich, prince de l’air

L’histoire de Harry Houdini commence modestement. Le futur grand Houdini naît à Budapest en 1874 sous le nom d’Ehrich Weisz. L’un des sept enfants de la famille, Ehrich émigre aux États-Unis avec les siens en 1878. Pour ce jeune immigrant hongrois pauvre, la vie n’était pas facile. Enfant, il vend des journaux, cire des chaussures et tente par tous les moyens de contribuer aux revenus du foyer. Peu à peu, le jeune Ehrich découvre aussi quelques combines de rue. D’après sa biographie, à six ans, il savait déjà exécuter l’arnaque des trois gobelets assez bien pour soutirer quelques pièces aux passants. Sportif naturel, il développe également d’excellentes capacités d’acrobatie et de gymnastique. Un jour, le cirque arrive en ville et, comme dans toute bonne histoire d’origine, Ehrich se met en quête de son destin. Avec une audace qui lui servira toute sa vie, il se présente devant le directeur du cirque et obtient sa première grande chance. En 1883, à seulement neuf ans, il donne son premier numéro comme trapéziste. Son nom de scène, grandiose : « Ehrich, le Prince de l’air ».

À onze ans, Ehrich s’est déjà taillé une réputation d’artiste. Il est mince mais robuste, fort pour son âge, et sa dextérité comme sa résistance ont été façonnées par des années d’efforts physiques. Il entreprend aussi un apprentissage raisonnable de serrurier. Tous les ingrédients sont désormais réunis.

La naissance de Harry Houdini

Curieux de tout, Ehrich lit avec avidité, à la recherche de chaque idée nouvelle qui pourrait nourrir son art de la performance. À quinze ans, il découvre un livre qui va changer sa vie : les mémoires d’un magicien spécialiste de la prestidigitation à peine souvenu, Jean Eugène Robert-Houdin. C’est une révélation. Ehrich décide que son avenir est dans la magie et choisit un nouveau nom de scène en hommage à son modèle, son idole et son mentor. Il devient Harry Houdini.

Avec un ami puis avec son frère, Harry Houdini se lance dans la construction d’un numéro de magie. Il essaie presque toutes les formes de magie, mais se fixe finalement sur les cartes, au point de se présenter — sans fausse modestie — comme Houdini, roi des cartes. Seul problème : il n’était pas très bon. Les praticiens de la prestidigitation le jugeaient tout au plus compétent. En 1896, il publie même une annonce pour vendre tous ses tours et accessoires pour la somme dérisoire de 20 dollars. Personne n’en veut. Il reste alors encore deux ans au bord de l’oubli historique.

Mais le futur grand Houdini est débrouillard et plein de ressources. En 1898, il se réinvente en Handcuff King, le roi des menottes, l’homme que nul obstacle ne peut retenir. Dans ce domaine, le jeune homme est une révélation. En 1899, Houdini devient une vedette du vaudeville. Il s’est enfin arraché à la pauvreté. Ehrich Weisz a disparu, et Harry Houdini est né.

Les années des menottes

En 1900, cet immigrant hongrois autrefois misérable se voit offrir sa première tournée européenne. Mais le goût du public européen est différent, et l’accueil est tiède. C’est précisément à ce moment de possible échec qu’une vérité essentielle sur Houdini apparaît : il n’était pas seulement un artiste de l’évasion sur scène. Il l’était aussi dans la vie réelle. Lorsqu’une situation le tenait prisonnier, Houdini trouvait toujours un moyen de se libérer.

Il découvre alors une manière nouvelle de captiver le public. Dans chaque ville où il se produit, il organise une confrontation publique avec la police locale. Devant une presse médusée, il défie les agents de l’enchaîner du mieux possible. Puis il s’évade. D’un coup, Houdini n’est plus un simple magicien de scène. Il devient l’homme qu’aucune prison ne peut garder, et, mieux encore, celui qui ridiculise la police dans l’opération. Il enflamme l’imagination du public, et le Roi des menottes devient une sensation européenne.

Petit épisode révélateur de son goût pour la publicité aux dépens des forces de l’ordre : un policier l’accuse de corruption. Houdini porte plainte, et la légende raconte qu’il gagne en réussissant à ouvrir le coffre-fort du juge. Houdini admettra plus tard que le juge avait simplement oublié de le verrouiller. Comme il le dira ensuite : « Ce n’est pas le tour. C’est le magicien. »

Jouer avec la mort

En 1907, d’autres magiciens commencent à s’inspirer de lui. Houdini est peut-être alors le meilleur spécialiste des menottes au monde, mais ses imitateurs comblent rapidement leur retard. À mesure que les copieurs cherchent à profiter de son succès, son numéro s’use. Les menottes ne suffisent plus.

Houdini, pourtant, ne cède pas. Fidèle à cette manière de se sortir des limites de l’existence, il élargit son spectacle de façons inédites. En 1908, il présente un nouveau numéro spectaculaire : l’évasion du bidon de lait. Le principe est simple, mais saisissant. Houdini s’enferme dans un bidon hermétique rempli d’eau. Puis, après une attente angoissante, il projette le couvercle et réapparaît vainqueur. C’est étrange, inquiétant et immédiatement plébiscité par le public.

Sa force prodigieuse, alliée à son habileté avec les serrures, le place dans une catégorie à part, hors de portée des autres magiciens. Mais il y a plus encore. Houdini a compris la formule qui le rendra unique toute sa vie et qui l’élèvera un jour au rang d’immortel de la magie : il faut tromper la mort. Il danse là où d’autres n’osent pas s’aventurer.

Les fondations d’un maître

Sa carrière est encore loin d’être achevée, mais à ce stade de sa vie, tous les éléments de sa maîtrise de l’évasion sont en place. Des années d’entraînement lui ont donné une combinaison imbattable d’athlétisme et de dextérité. Selon certaines sources, Houdini pouvait élargir son torse et ses épaules grâce à un contrôle musculaire précis. Cela lui offrait quelques précieux centimètres supplémentaires pour se dégager lorsqu’il était entravé au niveau du haut du corps. Il était aussi — ou l’avait toujours été — cambré des jambes. Certains magiciens estiment que cette particularité l’aidait à se libérer de liens qui immobiliseraient entièrement une morphologie ordinaire.

Surtout, les gens le sous-estimaient. Ils l’avaient toujours sous-estimé. Petit, même pour l’époque, avec à peine un mètre soixante-dix, Houdini ne semblait pas capable des exploits qu’il accomplissait. Pourtant, sa force était réputée exceptionnelle. Même sur les photographies, il paraît étrange : trapu mais étonnamment assuré, fin d’ossature mais solide, avec une musculature remarquablement dessinée pour son temps. Et puis il y a ce regard, perçant, presque fulgurant.

Ceux qui le voyaient sur scène partageaient l’évaluation de Sir Arthur Conan Doyle, qui l’intégra dans un roman de Sherlock Holmes. L’escapologiste y est décrit comme portant une « assurance impériale ». Il était bel et bien devenu un maître de son art.

Houdini et l’obsession

Au fil des années de travail acharné, Houdini devient une vedette internationale et un nom connu de tous. Il a réussi, et sa place parmi les plus grands noms de la magie est assurée. Pourtant, qu’elle naisse de la peur de ses rivaux ou d’un trait plus profond de sa personnalité, son insatisfaction demeure. Il cherche de nouveaux angles, de nouveaux pièges diaboliques, et surtout de nouvelles façons de défier la mort.

Cette quête permanente aboutit à ce qui est sans doute son numéro le plus célèbre : la cellule de torture chinoise. Dans ce numéro, Houdini est sanglé dans une camisole, suspendu la tête en bas au-dessus d’un réservoir d’eau. Devant un public terrifié, il se libère en retenant son souffle pendant de longues minutes.

Aujourd’hui, l’idée qu’un magicien semble courir un danger est presque un cliché. Le public sait que le risque est souvent mis en scène pour l’effet dramatique. Mais les numéros de Houdini n’étaient pas que fumée et miroirs. Il créait une tension authentique en se plaçant dans un réel péril mortel. En 1917, il manque de mourir asphyxié lors d’un numéro où il est enterré sous près de deux mètres de terre. Même ce frôlement de la mort ne l’arrête pas. À 41 ans, il n’a plus rien à prouver, mais il reste obsédé par l’idée d’aller encore plus près du danger, d’augmenter constamment les enjeux pour son public.

La guerre de Harry Houdini contre le spiritisme

Dans les années 1920, Houdini est une légende vivante, admirée aussi bien par ses fans que par les professionnels de la magie. Devenu président de la Society of American Magicians, il acquiert une influence dont il n’avait jamais bénéficié jeune homme. C’est aussi à ce moment-là qu’il intensifie un combat qui deviendra l’affaire de sa vie : la lutte contre le spiritisme. Son obsession à démonter les tours des médiums le place parfois en conflit avec le milieu magique lui-même.

Cette croisade atteint son paroxysme lorsqu’il se brouille publiquement avec son ami proche, Sir Arthur Conan Doyle. Doyle croit fermement au surnaturel. Les deux hommes s’affrontent ouvertement lorsqu’Houdini décrit une médium de l’époque comme une « sangsue humaine ». C’est un chapitre singulier dans la vie de ces deux figures célèbres : un magicien dont la carrière repose sur la dissimulation devient un partisan farouche du scepticisme, tandis que le créateur de Sherlock Holmes, incarnation de la raison pure, s’érige en champion de la foi aveugle dans le surnaturel. Les deux géants resteront opposés jusqu’à la fin de la vie de Houdini.

La peur du plagiat chez Houdini

Ce n’est pas seulement le dégoût des impostures qui pousse Houdini au cours de son ascension comme grand nom de la magie de scène américaine. Il mène aussi, tout au long de sa carrière, une guerre discrète contre ceux qui voudraient voler ses idées.

Houdini dépose une série d’étranges demandes de brevet aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne. Certaines concernent des serrures originales. D’autres, plus obscures et révélatrices, portent par exemple sur un coffre étanche pouvant être verrouillé et dissimulé dans un autre coffre. Fait intrigant, ces demandes sont abandonnées. Les historiens de la magie pensent qu’Houdini a compris que les brevets étaient publics. Déposer un brevet lui aurait certes permis de revendiquer légalement une invention, mais cela aurait aussi révélé à d’autres magiciens le fonctionnement exact de ses méthodes, de ses accessoires et de sa mécanique de scène. Fidèle à lui-même, Houdini trouve une solution de contournement : au lieu de breveter ses créations, il les protège par le droit d’auteur. Il peut ainsi posséder un tour sans en dévoiler le secret.

Il existe cependant quelques exceptions notables. En 1921, Houdini dépose un brevet pour une combinaison de plongée améliorée à fermetures rapides. Selon le brevet, cette combinaison « permet au plongeur, en cas de danger… de se débarrasser rapidement de sa tenue tout en étant submergé ». Elle est encore utilisée aujourd’hui.

On ne peut pas tout réussir

Houdini est surtout connu pour ses succès prodigieux, mais lorsqu’il échoue, le spectacle est tout aussi fascinant. Passionné d’aviation, il élabore le projet de devenir la première personne à faire voler un avion en Australie. Il y envoie un appareil conçu sur mesure et, en 1910, parvient à le faire décoller pendant exactement trois minutes. La presse de l’époque n’est pas franchement enthousiaste, mais elle reconnaît tout de même l’exploit, et chacun reprend son chemin. Quelques mois plus tard, pourtant, un autre aviateur prouve de manière décisive qu’il avait accompli cet exploit bien avant le magicien. Houdini en ressort accablé, et sa carrière de pionnier de l’aviation s’arrête net.

Un autre échec rare survient lorsqu’il tente de profiter de l’engouement naissant pour le cinéma. En 1918, alors que l’âge d’or du vaudeville décline, il comprend qu’il perd son public au profit du grand écran. Il joue alors dans deux films particulièrement décevants. Dans The Grim Game (1919), Houdini est accusé de meurtre et passe son temps à échapper à des situations diverses, étrangement mises en scène. Ce n’est pas un bon film. Pour reprendre ses propres mots — qui annoncent presque le cinéma du siècle à venir — : « Aucune illusion n’est bonne au cinéma, car on a simplement recours à des trucs de caméra, et le tour est joué. »

La mort prématurée de Harry Houdini

Les récits des derniers jours de Houdini varient légèrement dans leurs détails. En 1926, à 52 ans, bien au-delà de son apogée, Houdini se fracture la cheville en installant du matériel de scène. Toujours showman, il continue pourtant de recevoir un flot constant de visiteurs venus admirer le légendaire artiste. Lors de son passage à Montréal, un admirateur — J. Gordon Whitehead, pour être précis ; que son nom reste à jamais associé à cette affaire — lui demande s’il est vrai qu’il peut résister à de puissants coups dans le ventre. Quand Houdini confirme, Whitehead assène plusieurs coups vigoureux au magicien allongé. Les témoins estiment qu’Houdini n’a probablement pas eu le temps de se préparer et qu’il semblait souffrir ensuite.

Traumatisé par deux blessures, Houdini poursuit néanmoins son rythme de représentations. Peu après, à l’issue d’un spectacle, il s’effondre. Quelques jours plus tard, on lui диагностique une appendicite aiguë avec péritonite. Il était alors trop tard.

Des archives de l’époque rapportent qu’Houdini rassure sa femme dans ses derniers jours en lui disant : « Je vais m’en sortir comme je m’en sors toujours. » Mais il s’éteint rapidement. Le 31 octobre 1926, Harry Houdini meurt. Ses derniers mots furent : « Je crois que j’en ai fini de me battre. »

Un étrange épilogue : « Rosabelle Believe »

La vie de Houdini, sceptique renommé et escapologiste sans égal, connaît un épilogue singulier. Avant sa mort, il conclut un étrange pacte avec son épouse, Wilhelmina « Bess » Rahner. Il lui promet de tout faire pour s’extraire de l’emprise de la mort en lui envoyant un message depuis l’au-delà : « Rosabelle Believe », clin d’œil à l’une de ses chansons préférées. Ce pacte suscite une grande attention. Selon Skeptical Inquirer, l’histoire culmine lorsqu’un médium influent et Bess affirment, dans des déclarations séparées mais concordantes, avoir reçu le message au cours d’une séance de spiritisme. L’affaire sera ensuite considérée comme une supercherie.

Malgré cette publicité peu flatteuse, Bess organise des séances pendant dix ans pour tenter de contacter Harry. En 1936, elle fait sa dernière tentative infructueuse. D’après Time Magazine, elle déclare alors : « Dix ans, c’est assez pour attendre n’importe quel homme. » Si Bess renonce, ce n’est pas le cas de tout le monde. Chaque année, à l’anniversaire de la mort de Houdini, des magiciens de scène se réunissent pour offrir à Houdini une dernière chance de voler la vedette. C’est un hommage étrange rendu à un homme qui a passé sa vie à ridiculiser ceux qui prétendaient communiquer avec l’au-delà.

Pourquoi Houdini aurait-il accepté de s’abaisser à ce qu’il dénonçait avec tant de passion toute sa vie ? Peut-être pensait-il que si quelqu’un pouvait vraiment se défaire de l’étreinte de la mort, ce devait être lui. Malgré les tentatives répétées pour joindre Houdini, celui-ci n’a, à ce jour, pas souhaité commenter.

Harry Houdini vit encore… en quelque sorte

Près d’un siècle après sa mort, Houdini demeure un nom connu de tous. Que l’on se trouve dans le centre de Tijuana ou au Turkménistan, si l’on demande à quelqu’un de citer quelques grands magiciens de scène, son nom sera presque toujours mentionné. Il reste également une figure majeure dans les cercles de la magie.

En tant que président de la Society of American Magicians, Houdini a laissé une empreinte durable : celle de l’homme qui a standardisé la pratique de la magie et en a fait un mouvement structuré. Partout où il voyageait, il s’employait à rallier les clubs de magie locaux à la société, créant ainsi une vision commune des grands principes de respect professionnel mutuel que la magie de scène chérit encore aujourd’hui.

Houdini est une icône. Comme Chaplin, il incarne le petit homme qui finit toujours par l’emporter. Comme James Dean, c’est le rebelle qui défie l’autorité. Mais plus que tout, les gens ont été fascinés par son courage. Il était intrépide et incandescent de détermination. Sir Arthur Conan Doyle, son grand rival public, devenu son ennemi intime, a dit de lui : « Il possédait, à un degré suprême, la qualité essentielle de courage masculin. Personne n’a jamais accompli de tels exploits de témérité, et il y a tout lieu de penser que personne ne les accomplira jamais. »

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