Les Inexactitudes du Film Harriet sur Harriet Tubman

par Olivier
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Les Inexactitudes du Film Harriet sur Harriet Tubman
États-Unis

Dans cette plongée dans l’histoire américaine, le film Harriet met en lumière une figure majeure de la liberté noire tout en prenant, ici et là, quelques libertés avec la réalité. Harriet Tubman, abolitionniste, espionne de l’Union et conductrice emblématique du chemin de fer clandestin, demeure l’une des personnalités les plus marquantes de l’histoire de l’esclavage et de la lutte pour les droits civiques. Mais pour comprendre pleinement son parcours, il faut distinguer ce que le cinéma a choisi de simplifier de ce que les sources historiques permettent d’établir.

Harriet Tubman

Le film suit Minty, diminutif d’Araminta, jeune femme ardente et intrépide qui devient peu à peu Harriet Tubman. Son évasion d’une plantation du Maryland vers la Pennsylvanie libre constitue l’un des grands moments du récit. À l’écran, cette liberté est marquée par un changement de nom : Harriet, le prénom de sa mère, et Tubman, le nom de son mari laissé derrière elle. Cette scène fonctionne comme un symbole fort, rappelant la manière dont de nombreuses personnes affranchies ont redéfini leur identité après l’esclavage.

Pourtant, l’épisode n’a vraisemblablement jamais eu lieu sous cette forme. Harriet Tubman aurait déjà porté ce nom au moment de sa fuite, et sa rencontre avec William Still, militant abolitionniste et archiviste noir, n’aurait sans doute eu lieu que plus tard. Le film condense donc plusieurs réalités historiques en une seule séquence, efficace narrativement, mais éloignée de la chronologie attestée par les historiens. Ce choix illustre bien la tension entre vérité historique et efficacité dramatique au cinéma.

La relation entre Harriet Tubman et son mari John est elle aussi réinterprétée. Dans le film, John apparaît d’abord comme un époux attentionné, prêt à soutenir la décision de sa femme de fuir, voire à risquer sa propre liberté pour elle. Les sources, elles, brossent un tableau plus complexe et souvent contradictoire. Certains récits anciens le présentent comme distant, voire hostile, tandis que d’autres historiens le décrivent comme profondément attaché à Harriet Tubman.

Ce qui semble établi, en revanche, c’est qu’il n’a pas encouragé sa fuite. Selon plusieurs sources historiques, John Tubman aurait même menacé de la dénoncer, probablement par crainte des conséquences sur sa propre vie. Le film transforme ainsi une réalité conflictuelle en un soutien affectif plus lisible pour le spectateur, afin de renforcer l’émotion du départ et la portée symbolique de cette première rupture.

Autre différence importante : la première personne à laquelle Harriet serait revenue ne fut pas son mari, mais sa nièce et les deux enfants de celle-ci, menacés d’être vendus plus au sud. Cet épisode, essentiel dans la vie d’Harriet Tubman, montre à quel point sa détermination à sauver des proches s’est d’abord exercée dans le cercle familial le plus vulnérable. Il révèle aussi la logique tragique de l’esclavage, où chaque tentative de séparation pouvait devenir une course contre la montre.

Le film s’attarde ensuite sur la dernière mission d’Harriet Tubman, mais là encore, il modifie les faits. En décembre 1860, à la veille de la guerre de Sécession, elle serait retournée dans le Maryland pour tenter de sauver sa sœur Rachel de l’exploitation qui la retenait encore. Cette tentative s’est révélée dramatique : Rachel était déjà morte, et Harriet ne l’apprend qu’au cours de cette ultime mission. Elle ne parvint pas davantage à retrouver ses neveux et nièces, repartant avec une autre famille et son enfant en bas âge.

Ce drame personnel a marqué durablement la mémoire d’Harriet Tubman. Il s’ajoute à une blessure plus ancienne, celle d’avoir vu, enfant, trois de ses sœurs être vendues loin d’elle à mesure que la fortune du domaine Brodess s’effondrait. Ce sont précisément ces pertes répétées qui donnent à son combat une dimension historique et intime à la fois : chez Harriet Tubman, la lutte pour la liberté américaine est inséparable d’une histoire familiale déchirée par l’esclavage.

Le film suggère aussi que Tubman aurait été avertie directement de sa propre vente, alors que rien ne permet de l’affirmer. Ce que l’on sait en revanche, c’est que la famille Brodess traversait de graves difficultés financières et envisageait de vendre des personnes réduites en esclavage pour sauver ses terres. Cette pression économique éclaire l’un des mécanismes fondamentaux de l’histoire américaine : l’esclavage n’était pas seulement un système de domination raciale, mais aussi une économie familiale fondée sur l’exploitation humaine.

Dans cette mise au point sur Harriet Tubman, le film montre également ses “visions” comme un pouvoir presque surnaturel. Les historiens rappellent plutôt qu’à l’âge de 12 ans, elle fut grièvement blessée à la tête par un poids lancé lors d’une altercation, ce qui lui laissa de lourdes séquelles neurologiques. Très religieuse, Harriet interprétait alors ses visions comme des messages divins. Au cinéma, ce don devient un ressort dramatique, mais en réalité ses connaissances du terrain, son instinct et sa détermination furent sans doute bien plus décisifs dans ses missions sur le chemin de fer clandestin.

Ces savoirs ne sortaient pas de nulle part. Ayant travaillé dans les champs et passé beaucoup de temps dehors, Harriet Tubman avait développé une familiarité remarquable avec les paysages du Maryland. Elle connaissait les chemins, les bois, les rivières et les dangers du territoire. Cette maîtrise du territoire, alliée à son courage, explique en grande partie comment elle a pu guider des dizaines de personnes vers la liberté sans jamais perdre un seul “passager”.

Le film invente aussi le personnage de Gideon Brodess, présenté comme le fils cruel du maître de Harriet. En réalité, le fils de la famille s’appelait Johnathan, et les archives historiques ne lui attribuent pas le rôle central montré à l’écran. Le personnage de Gideon condense en une seule figure l’avidité et la violence du système esclavagiste. Il incarne la logique du propriétaire qui réduit un être humain à une propriété, puis poursuit sans relâche celle qui lui échappe.

De même, Marie Buchanon est une création du film, même si l’idée d’une femme noire libre, installée à Philadelphie, aidant les fugitifs à se reconstruire, correspond à une réalité sociale plausible. Dans le récit cinématographique, elle offre à Harriet un refuge, un travail et une forme de communauté. Son rôle est important parce qu’elle aide à comprendre ce que signifiait réellement l’arrivée dans un État libre : non seulement fuir, mais apprendre à survivre, à se protéger et à recommencer.

Enfin, le film introduit Bigger Long, chasseur d’esclaves noir, alors qu’aucune trace historique précise ne permet de confirmer ce personnage dans le Maryland de l’époque. Pourtant, les slave catchers existaient bel et bien. Certains agissaient comme mercenaires rémunérés par les propriétaires, d’autres relevaient même de l’ordre public. Leur présence rappelle la brutalité d’un monde où la poursuite des personnes en fuite était organisée, professionnalisée et parfois soutenue par la loi.

Le film modifie aussi le rythme d’un événement décisif : l’adoption du Fugitive Slave Act. À l’écran, Harriet Tubman semble avoir déjà accompli de nombreux voyages lorsque cette loi entre en vigueur. Dans les faits, elle n’aurait effectué qu’une ou deux missions avant 1850. Cette loi a profondément changé l’histoire de Harriet Tubman, car elle obligeait désormais les personnes en fuite à aller toujours plus loin vers le nord, souvent jusqu’au Canada, augmentant considérablement les risques de capture et les difficultés du trajet.

Pour autant, cette contrainte n’a pas ralenti la résolution de Tubman. Au contraire, elle a durci encore davantage le contexte de ses missions. Entre forêts épaisses, cours d’eau, manque de nourriture et surveillance accrue, chaque voyage devenait une épreuve extrême. C’est dans cet environnement que Harriet Tubman a bâti sa légende : non seulement comme héroïne de la liberté, mais comme stratège, guide et symbole durable de la résistance à l’esclavage.

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