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L’histoire mouvementée du canal de Panama
Le canal de Panama relie l’océan Atlantique et l’océan Pacifique sur une distance d’environ 80 kilomètres. Souvent présenté comme l’une des sept merveilles du monde moderne, il génère aujourd’hui des milliards de dollars de droits de passage grâce aux quelque 13 000 à 14 000 navires qui l’empruntent chaque année. Pourtant, derrière cet exploit majeur de l’histoire des transports et de l’ingénierie, se cache une épopée faite d’ambitions rivales, de drames humains et de manœuvres politiques. Depuis le XVIe siècle, plusieurs puissances ont rêvé d’un tel passage, sans parvenir à concrétiser ce projet qui semblait relever du fantasme. C’est finalement sous impulsion américaine que ce rêve deviendra réalité.
Portée par Theodore Roosevelt, figure décisive de cette aventure, la construction américaine commence en 1904 et s’achève en 1914. Sur le papier, l’histoire pourrait tenir en un mot d’esprit : « Un homme, un projet, un canal, Panama ! » Mais la réalité est bien plus sombre. Le canal de Panama est aussi l’histoire de souffrances extrêmes, de régimes autoritaires, de corruption, de secrets d’État et de trahisons diplomatiques. Chef-d’œuvre d’ingénierie, il reste marqué par des décennies de tensions et de tragédies.

Le projet français : ambition, maladies et échec retentissant
Dans les années 1880, la France avait de solides raisons de croire qu’elle pouvait percer l’isthme de Panama et ouvrir une voie interocéanique. Le chantier est alors confié à Ferdinand de Lesseps, l’homme qui avait dirigé la construction du canal de Suez, reliant la Méditerranée à l’océan Indien. Il s’entoure aussi de Gustave Eiffel, célèbre pour la tour qui porte son nom, pour la charpente métallique de la Statue de la Liberté et pour d’autres ouvrages remarquables. Plus de 100 000 investisseurs soutiennent le projet dans un climat de ferveur patriotique, tandis que les prévisions annoncent douze ans de travaux et un coût total de 132 millions de dollars.
Les travaux débutent en 1881, mais près de huit ans plus tard, seuls 18 kilomètres ont été creusés et les dépenses dépassent déjà 280 millions de dollars. Le prix humain est encore plus terrible. Les moustiques transmettant la malaria et la fièvre jaune transforment le chantier en cimetière à ciel ouvert. À Ancon, au Panama, 75 % des employés hospitalisés meurent. À cela s’ajoutent la chaleur étouffante, les serpents, les pluies diluviennes et le dangereux fleuve Chagres. Les ouvriers avancent parfois dans une boue jusqu’à la poitrine, avant que des glissements de terrain meurtriers n’ensevelissent hommes et machines. Au total, au moins 20 000 personnes perdent la vie. L’entreprise de de Lesseps s’effondre, les investisseurs se révoltent, et plusieurs dirigeants, dont de Lesseps et Gustave Eiffel, sont poursuivis pour fraude et mauvaise gestion, avant que leurs peines ne soient finalement annulées.
Les États-Unis prennent le relais par la force
Après l’échec français, Theodore Roosevelt voit dans le canal de Panama une occasion stratégique pour les États-Unis. Dans son discours sur l’état de l’Union de 1902, il affirme qu’il est « éminemment » dans l’intérêt du pays de commencer et d’achever les travaux « au plus vite ». La même année, Washington obtient les équipements français ainsi que les droits de propriété pour une somme d’environ 40 millions de dollars.
Le Panama, alors sous contrôle colombien, se montre réticent à conclure un accord. En 1903, les États-Unis appuient donc une rébellion panaméenne, après avoir même préparé une constitution pour le futur État. Le service ferroviaire est interrompu afin d’empêcher les troupes colombiennes d’écraser le soulèvement, et un navire de guerre américain est envoyé pour les dissuader d’intervenir. Dans le même temps, des soldats colombiens sont payés 50 dollars pour déposer les armes. Le conflit se termine en quelques heures, ouvrant la voie à l’indépendance du Panama et à un nouvel ordre géopolitique dans la région.
Cette opération annonce une inflexion majeure de la politique américaine. En 1904, les travaux du canal commencent, et Roosevelt formule le corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe, qui revient à s’octroyer le droit d’intervenir militairement dans les affaires des pays d’Amérique latine et de l’hémisphère occidental.
Construction, ségrégation et exploitation
Le chantier du canal de Panama repose en grande partie sur la main-d’œuvre venue des Caraïbes. Des travailleurs arrivent de la Barbade, de la Jamaïque, de la Martinique et de Saint-Martin, attirés par la promesse de meilleurs salaires et de soins médicaux gratuits. Mais les engagements américains sont rapidement trahis. La Commission du canal isthmique instaure un système de rémunération ségrégé : les citoyens américains sont affectés au « gold payroll », réservé aux postes administratifs et de contremaîtres, avec un salaire versé en or. Les Européens qualifiés et les ouvriers non qualifiés venus du Panama et des Caraïbes sont regroupés dans le « silver payroll », payés en pesos colombiens et logés dans des habitats surpeuplés, avec une alimentation médiocre.
La ségrégation touche aussi les hôpitaux. Les établissements réservés aux travailleurs non blancs affichent un taux de mortalité dix fois supérieur à celui des hôpitaux destinés aux Blancs. Cette inégalité se reflète dans le bilan officiel du chantier : sur 5 609 décès, seuls 350 concernent des Blancs. La réalité est probablement bien plus lourde encore. Pendant des années, les ouvriers disposent de protections juridiques quasi inexistantes, les autorités comptant sur leur besoin désespéré de travail pour accepter des conditions effroyables. Glissements de terrain, ponts roulants instables, accidents de train, explosions de dynamite déclenchées par la foudre ou par des réactions chimiques : le chantier est un monde de dangers permanents. Un témoin a raconté avoir vu chaque jour des « wagons entiers de morts » emportés comme du bois.
Les Panaméens relégués au second plan dans la zone du canal
En 1903, les États-Unis créent la zone du canal de Panama afin d’y installer les Américains chargés de la construction, de l’entretien et des services associés. Ces résidents, surnommés les Zonians, vivent principalement dans des enclaves tropicales isolées et privilégiées. Pendant ce temps, les Panaméens noirs et les habitants venus des Caraïbes connaissent une réalité beaucoup plus dure. Les Zonians disposent de leurs propres cinémas, infrastructures médicales, poste, police et tribunaux. Ils utilisent même une marque spéciale d’allumettes que les autres résidents ne peuvent pas acheter.
Le logement et l’éducation sont strictement séparés selon des critères raciaux. La Cour suprême des États-Unis remet en cause cette organisation en 1954 en jugeant la ségrégation scolaire inconstitutionnelle, mais la fin effective de la ségrégation n’intervient que dans les années 1970. Même lorsque les écoles et les logements commencent à s’ouvrir, les changements restent limités : la décision est appliquée presque exclusivement aux citoyens américains, tandis que les Panaméens noirs et les Caribéens doivent continuer à fréquenter d’autres établissements et à vivre dans des hébergements distincts. Les Panaméens subissent donc non seulement la discrimination raciale, mais aussi les pressions constantes de la police américaine, ce qui alimente un profond ressentiment.
Émeutes, souveraineté et montée des tensions
Bien que les États-Unis aient aidé le Panama à se séparer de la Colombie, le pays reste souvent sous influence américaine. Après la signature du traité Hay-Bunau-Varilla en 1903, qui autorise la construction du canal, des désaccords apparaissent aussitôt sur l’interprétation de certaines clauses. Au fil des décennies, les tensions s’accumulent autour de la souveraineté panaméenne, du droit de hisser le drapeau national dans la zone du canal, de l’exclusion des produits panaméens du marché local et de la discrimination institutionnalisée contre les citoyens du Panama.
En 1959, les relations entre les deux pays sont si tendues que des émeutes éclatent au Panama. Le président Eisenhower tente d’apaiser la situation avec un programme promettant des salaires plus équitables et de meilleurs logements aux Panaméens, longtemps exclus de nombreux emplois dans la zone du canal. Mais la colère ne retombe pas. En 1964, un nouvel épisode déclenche une flambée de violence décisive : des étudiants panaméens veulent hisser leur drapeau à côté du drapeau américain dans un lycée américain. La police de la zone du canal les en empêche, et environ 2 000 Américains hostiles les encerclent en chantant « The Star-Spangled Banner ». La confrontation dégénère, le drapeau panaméen est déchiré, puis les étudiants panaméens ripostent à coups de pierres, de briques et de cocktails Molotov. L’intervention des troupes américaines laisse derrière elle 22 étudiants et quatre soldats morts.
Omar Torrijos : le pouvoir, la violence et la négociation
En 1964, la rancœur née du contrôle américain sur le canal de Panama et des mauvais traitements infligés aux Panaméens débouche sur des émeutes sanglantes, qui font 22 morts parmi les étudiants panaméens et quatre morts parmi les soldats américains. Ces événements conduisent directement à un accord prévoyant la restitution de la zone du canal au Panama le 31 décembre 1999. Cet accord est conclu en 1977 sous le régime du brigadier général Omar Torrijos, qui utilise lui-même l’enjeu du canal comme instrument politique contre sa propre population.
Officier de la Garde nationale panaméenne, Torrijos participe au coup d’État de 1968 qui instaure une dictature militaire. Portant le titre officiel de chef du gouvernement et de chef suprême de la révolution panaméenne, il ouvre une ère marquée par la torture, les arrestations arbitraires, la corruption et les assassinats. On soupçonne la junte militaire qu’il a contribué à mettre en place d’être responsable de plus de 100 meurtres et disparitions. Torrijos présente toute critique comme une trahison du Panama au sujet du canal, et lorsqu’il y a des protestations étudiantes contre la hausse des prix des aliments, il les attribue à un complot de la CIA et des Américains vivant dans la zone du canal.
Il justifie aussi l’expulsion d’opposants politiques en les accusant d’être liés à des responsables américains. Dans cette atmosphère de répression, le canal devient à la fois un symbole national et un outil de pouvoir, au cœur d’une histoire politique tourmentée.
Disparitions, assassinats et manipulation politique
Dans Histoire de l’Amérique centrale, Omar Torrijos est décrit comme un dirigeant qui utilise des soldats en service pour intimider ses adversaires politiques. Lorsqu’un groupe de militantes publie un bulletin de protestation dénonçant sa répression, il envoie la Garde nationale contre elles : plusieurs femmes sont violées, d’autres menacées avec des armes, et certaines voient même leur voiture confisquée. Torrijos se sert aussi d’hélicoptères prêtés par l’armée américaine pour frapper des opposants retranchés dans les montagnes du Panama. Un hélicoptère joue également un rôle central dans l’enlèvement et le meurtre du père Héctor Gallego en 1971.
L’affaire provoque un choc dans toute l’Amérique latine et menace même les négociations sur le canal de Panama. Gallego, farouche critique de Torrijos, avait selon ses confrères irrité des propriétaires terriens en cherchant à améliorer la vie des paysans dans la paroisse de Santiago de Veraguas. Des rumeurs persistantes affirment qu’il a été interrogé, battu, puis précipité vers la mort depuis un hélicoptère au-dessus de la mer par des soldats panaméens. Torrijos interdit aux médias de couvrir sa disparition et détourne l’attention vers les manifestations anti-américaines dans la zone du canal, que les autorités américaines considèrent comme une manœuvre de diversion.
L’ascension de Manuel Noriega, dit « Pineapple Face »
Manuel Noriega, surnommé « Pineapple Face » en raison de son visage marqué par l’acné, naît à moins de deux kilomètres de la zone du canal contrôlée par les États-Unis. Lorsque Torrijos prend le pouvoir en 1968, il le nomme à la tête du renseignement militaire. Noriega gère les affaires illicites de l’armée et dirige une police politique féroce. Pendant son passage dans la Garde nationale panaméenne, il attire aussi l’attention de la CIA, qui ferme les yeux sur sa corruption et l’utilise comme informateur.
Torrijos le surnomme « mi gangster » et fait appel à lui lorsqu’il veut faire disparaître quelqu’un. Après la mort de Torrijos dans un accident d’avion en 1981, Noriega prend progressivement le contrôle du pays et accède au sommet du pouvoir en 1983. Il continue à coopérer avec la CIA tout en menant ses propres activités criminelles : blanchiment d’argent, élimination d’un critique, et participation au trafic de cocaïne avec Pablo Escobar vers les États-Unis. Cette double vie lui permet longtemps d’échapper aux sanctions, d’autant plus que Washington souhaite préserver ses intérêts autour de la zone du canal. Les États-Unis réagissent toutefois avec hostilité lorsqu’il renverse un président panaméen dont l’élection devait conditionner la restitution du canal.
Iran-Contra, trafic de drogue et calculs géopolitiques
Quand Ronald Reagan appelle les Américains à « dire non » à la drogue, cela aurait aussi dû signifier un refus de composer avec Manuel Noriega. Pourtant, en 1983, une commission du Sénat constate que le Panama est devenu un point névralgique du trafic de drogue. Noriega continue néanmoins à recevoir l’approbation de Reagan pendant plusieurs années, avant que la relation ne se rompe en 1986.
Ce retard s’explique par les calculs stratégiques de Washington. Noriega aide les États-Unis dans leur lutte contre le communisme et reste utile pour protéger la zone du canal, encore perçue comme un territoire d’intérêt américain. L’affaire se complique davantage avec l’Iran-Contra : l’administration Reagan vend illégalement des armes à l’Iran afin de financer des opérations paramilitaires au Nicaragua, où elle veut renverser le gouvernement marxiste. Noriega propose alors son aide.
Il joue des deux côtés. À certains moments, il soutient le Nicaragua ; durant l’Iran-Contra, il offre même d’assassiner le dirigeant nicaraguayen et d’autoriser les États-Unis à utiliser le Panama comme base d’opérations. Son utilité politique semble l’emporter sur les kilos de cocaïne qu’il facilite. Les États-Unis ferment aussi les yeux sur le trafic de drogue des Contras. Les projets de collaboration avec Noriega s’effondrent lorsque le scandale Iran-Contra éclate, et la situation se retourne encore davantage contre lui quand le public apprend qu’il avait travaillé à la fois pour la CIA et pour le gouvernement nicaraguayen.
Les coups de feu qui précèdent l’invasion américaine
En 1989, les jours de Manuel Noriega à la tête du Panama sont comptés. En octobre, son chef du contre-espionnage, le capitaine Nicasio Lorenzo, formé par les États-Unis, tente un coup d’État. En décembre, Noriega est devenu un dirigeant nerveux et méfiant. Un membre de l’armée américaine affirme qu’il redoutait une nouvelle tentative de renversement le 15 décembre. Il se trompe : l’invasion américaine du Panama a lieu le 20 décembre.
Les circonstances de cette invasion restent controversées. Dans la nuit du 16 décembre, quatre Marines en civil passent devant le quartier général militaire de Noriega dans la zone du canal. Selon une version des faits, ils cherchaient un restaurant mais ont pris « le mauvais chemin ». La situation dégénère à un point de contrôle, où des membres des Forces de défense panaméennes tentent de faire sortir physiquement les Marines de leur véhicule. Le conducteur essaie de repartir, les Panaméens ouvrent le feu et tuent l’officier américain Robert Paz. Deux témoins américains sont ensuite détenus, interrogés et battus.
Plusieurs militaires et civils américains contestent toutefois ce récit. Ils affirment qu’un petit groupe de soldats, surnommés les « Hard Chargers », aurait délibérément provoqué l’incident afin de fournir un prétexte à l’invasion. Ils soutiennent aussi que ce groupe cherchait régulièrement à pousser les soldats panaméens à la faute. Fait notable, moins de 48 heures après la mort de Paz, un soldat américain blesse encore un garde panaméen.
L’opération Just Cause avait-elle vraiment une cause juste ?
Le 20 décembre 1989, sur ordre du président George H. W. Bush, les États-Unis envahissent le Panama dans le cadre de l’opération Just Cause. Le nom même de l’opération suggère la volonté d’affirmer qu’il existait une justification morale et politique à la chute du gouvernement panaméen. Bush avançait alors quatre motifs : protéger les quelque 35 000 Américains présents au Panama, défendre la démocratie en renversant un dictateur, lutter contre le trafic de drogue, et sécuriser les traités de 1977 qui prévoyaient la restitution complète du canal de Panama au Panama le 31 décembre 1999.
Mais des voix ont contesté cette justification. Un contributeur de Newsweek a rapporté que des responsables civils et militaires américains lui avaient confié qu’il n’existait aucune base réelle pour cette invasion. Cet argument doit toutefois être nuancé : Noriega dirigeait bel et bien une junte brutale, responsable d’exécutions, de blanchiment d’argent et de liens durables avec le trafic de drogue. Néanmoins, les États-Unis avaient jusqu’alors toléré et même utilisé plusieurs despotes panaméens, et Ronald Reagan avait longtemps fermé les yeux sur les activités présumées de Noriega. Qu’elle ait été justifiée ou non, l’opération provoque un bain de sang. Le Pentagone estime à 516 le nombre de morts panaméens, tandis qu’un mémo interne avance jusqu’à 1 000 victimes.
Trafic d’armes et nouvelles tensions autour du canal
Le canal de Panama a longtemps servi non seulement au commerce mondial, mais aussi à des trafics clandestins. En 2018, les forces de l’ordre y confisquent d’ailleurs 73 tonnes de cocaïne. Pourtant, en 2013, les autorités panaméennes interceptent une autre affaire illégale à bord d’un navire nord-coréen. Cachées sous des sacs de sucre, elles découvrent 240 tonnes d’armes soviétiques en provenance de Cuba, que des officiers nord-coréens tentaient de faire passer par le canal. Ce chargement comprend des avions de combat, des systèmes de défense antiaérienne, des véhicules de commandement et de contrôle, ainsi que des missiles.
Ces armes sont certes démodées au regard des standards contemporains, mais elles violent clairement les sanctions des Nations unies, qui interdisent à la Corée du Nord d’importer autre chose que des armes légères et lui prohibent tout export d’armement. Un tribunal panaméen condamne le capitaine et le second du navire à douze ans de prison. L’ONU sanctionne également la société exploitante, Ocean Maritime Management. L’affaire tourne presque à l’absurde lorsque l’entreprise tente même de faire passer ses propres navires, en changeant le nom de 13 de ses 14 bâtiments pour contourner les sanctions.
