Les fourmis sont parfois capables de survivre dans des conditions extrêmes, et l’histoire des fourmis cannibales découvertes en Pologne en apporte une illustration saisissante. En 2013, des chercheurs polonais spécialisés dans les insectes ont mis au jour une colonie d’fourmis “perdue” dans un bunker nucléaire abandonné de l’époque soviétique. L’affaire n’a été révélée au public qu’en 2016, puis les scientifiques ont finalement compris, en 2019, le secret de leur survie : ces insectes se nourrissaient des corps de leurs congénères tombés dans le conduit où elles vivaient.

La réalité, toutefois, est moins spectaculaire qu’un scénario de film catastrophe. À l’origine, une importante colonie de fourmis rousses des bois avait installé son nid dans un conduit de ventilation d’un bunker soviétique abandonné en Pologne. Comme le font les ouvrières, les fourmis montaient à la surface pour chercher des matériaux et approvisionner la colonie. Mais le trajet était périlleux : certaines glissaient, perdaient l’équilibre et tombaient au fond, dans l’abîme de béton froid et sombre du bunker nucléaire.
Beaucoup de ces ouvrières n’ont pas survécu à la chute. Pourtant, jusqu’à un million ont tenu bon, piégées hors de leur colonie d’origine et sans autre source de nourriture que les corps de leurs camarades morts — ainsi qu’un flux régulier d’autres fourmis tombant à leur tour. Dans cet environnement clos, la colonie improvisée a développé une stratégie de survie brutale mais efficace : le cannibalisme. Pendant des années, les fourmis cannibales ont ainsi survécu dans le bunker en se nourrissant des mortes, tandis qu’au moment de leur découverte, les scientifiques ont estimé à environ deux millions le nombre de fourmis mortes présentes sur place, aux côtés des vivantes, occupées à bâtir un monticule.
Impressionnés par l’ingéniosité de cette colonie “perdue”, les chercheurs ont ensuite tenté de l’aider à rejoindre sa colonie d’origine en construisant une petite passerelle, permettant aux fourmis de remonter dans le nid. De quoi évoquer un véritable récit d’horreur animal, mais la plupart de ces survivantes semblaient simplement soulagées d’avoir quitté ce mode de vie souterrain. Elles ont regagné leur ancien territoire, ont repris leur place dans le nid sans agressivité apparente, et ont poursuivi leur labeur comme avant. Une chose est sûre : pour les amateurs de nature, d’insectes et de comportements collectifs fascinants, cette histoire de fourmis cannibales en bunker nucléaire reste l’un des récits les plus étranges jamais observés en entomologie.
