Morrissey : Les Détails Troublants d’une Icône Controversée

par Olivier
0 commentaires
A+A-
Reset
Morrissey : Les Détails Troublants d'une Icône Controversée
Royaume-Uni, France

Savoir

Il fut un temps où être adolescent, seul et mal à l’aise avec soi-même signifiait projeter ses tourments sur une seule et même voix. Pour des milliers de jeunes, Morrissey, chanteur des Smiths, incarnait ce refuge musical où se mêlaient ironie, sensibilité littéraire et désenchantement. Sa voix accompagnait les récits d’apprentissage des âmes en marge, des mélancoliques de province aux jeunes urbains en quête de reconnaissance, en offrant à chacun l’impression de tomber sur quelqu’un qui comprenait enfin ce malaise intime. Voilà pourquoi Morrissey n’est pas seulement un nom de la musique britannique : pour beaucoup, il a longtemps été un symbole culturel, presque une boussole émotionnelle.

Mais l’image de l’idole discrète et fragile s’est depuis longtemps effondrée. Au fil des années, Morrissey est devenu une figure associée à la polémique, aux sorties provocatrices et aux prises de position qui heurtent. L’ancien chanteur culte s’exprime désormais comme un homme dont chaque déclaration semble ajouter une couche de malaise à l’héritage musical. Pour les amateurs d’histoire de la culture pop, suivre son parcours revient à voir comment une icône peut se transformer en personnage profondément controversé.

Morrissey

Ces dérives sont particulièrement visibles dans ses engagements politiques. Morrissey a affiché publiquement son soutien à For Britain, un parti d’extrême droite britannique fondé en 2017, auquel il a même été associé lors d’un passage télévisé en 2019. Ses déclarations ont suscité de vives critiques, notamment parce qu’il justifiait ce soutien en présentant sa dirigeante comme celle qui pourrait « parler pour tout le monde ». Dans un pays pluriel où vivent des millions de musulmans, ce type de discours a renforcé l’image d’un artiste de plus en plus déconnecté des réalités sociales et culturelles. Pour le public francophone intéressé par la politique et la musique, ce cas montre comment la notoriété peut servir de caisse de résonance à des idées extrêmement sensibles.

Sa réputation s’est aussi ternie à travers des propos et des écrits jugés choquants, parfois d’un goût douteux, parfois franchement offensants. Son premier roman, List of the Lost, a été vivement moqué, notamment pour une scène sexuelle devenue tristement célèbre tant elle paraît maladroite et excessive. Le texte a frappé les lecteurs par son style grandiloquent et sa maladresse presque caricaturale, au point de devenir un exemple de ce qu’un écrivain ne devrait pas faire lorsqu’il veut parler de désir. Cette réception montre à quel point Morrissey, même lorsqu’il se tourne vers la littérature, reste incapable d’échapper à la controverse.

Les critiques ne se limitent pas à son œuvre. Morrissey a aussi prononcé des phrases ouvertement racistes, notamment à propos de la Chine, décrite comme une « sous-espèce » dans un entretien au Guardian. Il a également affirmé l’existence d’un supposé « complot pop noir » empêchant la musique blanche de dominer les classements, tout en tenant ailleurs des propos pessimistes sur les relations entre personnes noires et blanches. Ces déclarations ont laissé une trace durable dans l’histoire de la musique populaire, parce qu’elles révèlent moins une provocation isolée qu’un schéma récurrent de discours discriminants.

Son rapport à la cause animale a, lui aussi, donné lieu à des positions radicales. Végétarien de longue date, Morrissey a souvent dénoncé la consommation de viande et les expérimentations sur les animaux, mais il a parfois franchi la ligne entre militantisme et appel implicite à la violence. Il a notamment exprimé son soutien à des groupes ayant mené des campagnes d’intimidation contre des scientifiques travaillant sur l’expérimentation animale, allant jusqu’à suggérer qu’ils ne comprendraient que la violence. Cette posture a renforcé l’idée d’un artiste qui transforme facilement la conviction morale en rhétorique agressive.

Les dérapages ont aussi touché des événements dramatiques. Après les attentats de Norvège en 2011, qui ont fait 77 morts, Morrissey a comparé ce massacre aux pratiques de l’industrie de la viande, dans des propos qui ont choqué par leur absence de mesure. Même s’il a ensuite condamné l’attaque, la comparaison a été perçue comme indécente et déplacée. Dans un autre registre, il a également attaqué les accusatrices de Harvey Weinstein, allant jusqu’à minimiser la gravité des faits rapportés dans le contexte du mouvement #MeToo. Ces prises de position ont profondément altéré l’image de l’artiste auprès d’un large public.

Son hostilité envers les figures de pouvoir ne s’est pas limitée à la scène contemporaine. Morrissey a écrit une chanson réclamant la mort de Margaret Thatcher, Margaret on the Guillotine, où il répétait sans détour qu’il souhaitait sa disparition. Il a aussi comparé le règne d’Élisabeth II à une dictature brutale, allant jusqu’à la rapprocher de dirigeants autoritaires comme Mouammar Kadhafi. Ces comparaisons extrêmes relèvent plus de la provocation que de l’analyse politique, mais elles ont contribué à façonner l’image d’un artiste qui aime heurter pour exister dans le débat public.

Enfin, les questions d’argent et de justice ont laissé des traces durables dans l’histoire des Smiths. Morrissey et Johnny Marr ont perçu une part majoritaire des revenus du groupe, laissant Andy Rourke et Mike Joyce avec une fraction beaucoup plus faible. Le litige a fini devant la High Court, où un juge a qualifié Morrissey de « devious, truculent, and unreliable », soit sournois, agressif et peu fiable. Cette décision a marqué un tournant symbolique, car elle a confirmé ce que beaucoup soupçonnaient déjà : derrière le mythe de l’icône sensible se cachait aussi un homme prêt à écraser les autres pour défendre ses intérêts.

Autre épisode révélateur : Morrissey a utilisé l’image de James Baldwin sur des produits dérivés, en l’associant à une citation des Smiths, alors même qu’il avait tenu dans le passé des propos controversés sur les Noirs et les Blancs. Pour les amateurs d’histoire culturelle, ce contraste est frappant. Il montre comment Morrissey continue de mêler références littéraires, provocation commerciale et ambiguïtés idéologiques, au point de transformer chacune de ses apparitions en nouvel objet de débat. Et c’est bien ainsi que se prolonge le récit d’une figure musicale devenue, au fil du temps, un cas d’école de la polémique culturelle.

Suggestions d'Articles

Laisser un Commentaire